(Suite de la salle « QUAND LA CITÉ DORT»)

… Je suis rentré sur la pointe des pieds parce que c’était allumé dans le salon. Je savais qu’il était tout seul, probablement saoul comme un polonais et je pouvais entendre la télévision. Y avait pas un seul rideau dans cet appart' alors je me suis débrouillé pour couper le courant. J’avais pas trop envie que tout le quartier me voit en train d’en faire de la bisque, si vous voyez ce que je veux dire. Je suis passé par la cuisine et y avait une grande casserole sur le feu, du genre de celles qu’on utilise dans les cantines. Je me suis demandé si c’était là dedans qu’il avait faire revenir le petit Boris, avec des oignons et du vin blanc, à la marinière. J’ai sorti le marteau de mon sac à dos, parce que j’ai pas de pétard, moi, et je me suis dépêché d’aller dans le salon avant qu’il se doute de quelque chose. Mais y avait rien, juste une bouteille à moitié vide et des épluchures de pistaches sur la moquette. C’était franchement dégueulasse. Alors je me suis mis à chercher dans l'appart'. J’ai trouvé ça drôle de faire une partie de cache-cache avec cette chose, pas vraiment un homme, pas vraiment un homard non plus. J’ai trouvé sa chambre à lui. Y avait un lit King-Size et je me suis demandé ce qu’il pouvait bien foutre avec, vu que c’était pas possible pour lui d’étendre ses jambes et que sa femme, ça faisait belle lurette qu’elle avait mis les bouts. Moi j’avais un lit normal, pas trop grand, pas trop petit et lui là, il avait un pieu du type lune de miel. Et c’est là que j’ai entendu. Un crissement aigu, comme le son d’un oiseau qui meurt.

J’ai poussé la porte de la salle de bain et il était là, en nage, les remontes pieds de son fauteuil roulant coincés entre la toilette et la fenêtre. Il a levé les yeux vers moi et j’ai bien vu qu’il avait peur. J’ai trouvé ça drôle que ça soit lui qui ait peur de moi. Caroline disait que c’était la plus grosse enflure que la terre ait jamais portée. Elle disait qu’elle pourrait faire une croix sur ce qui était d’avoir une vie normale tant qu’il serait dans les parages. Elle disait que celui qui l’en débarrasserait, lui rendrait un sacré service. Moi, j’avais juste hoché la tête en me demandant quand c’était qu’on allait le faire tous les deux parce que je suis plutôt gentleman mais faut pas prolonger l’heure du thé, si vous voyez ce que je veux dire. Maintenant qu'il était juste devant moi, l'affaire était dans le sac. Je n'avais plus qu'à m'occuper de lui et bientôt il y aurait une nouvelle rumeur dans le quartier, une rumeur qui se propagerait dans toute la ville : les gens diraient que c'est moi qui ai débarrassé le monde de Gary Distel, que c’est moi qui ai débarrassé le monde de ce monstre. Et ensuite, ça serait au tour de Caroline de passer à la casserole.