L'histoire de Hong Kong est depuis toujours une quête de territoire, de nouveaux territoires. Le leg ancestral et intouchable que compose les arbres sacrés, la jungle biodiverse, les forêts sauvages où sont enfouis de vieux cimetières, les couloirs feng shui cruciaux au bon fonctionnement de la cité…représentent 80 % de l'ancienne colonie britannique. Les restes, ce petit cinquième de territoire, sont aux mains des lois du marché; implacables, gestionnaires et rationnelles. Comment trouver d'autres espaces nécessaires à construire dans l'environnement le plus dense du monde ?

La lutte traditionnelle qui oppose nature et culture est ici dépassée. Car c'est surtout la lutte des cultures qui s'est engagée. Celle où l'histoire s'oublie sous les chantiers, où l'on se force à marcher à une cadence toujours plus soutenue, laissant sur le carreau ceux qui ne peuvent pas suivre. Ici, un homme qui quitte sa ville pendant 10 ans, ne reconnaitra pas son quartier à son retour. Et que dire de la ville de Shenzhen, de l'autre côté de la "frontière" qui en 30 ans a traversé ce qu'une ville européenne a observé en 200 ans. D'un petit village de pêcheur, elle se transforme aujourd'hui en ville de service et d'art via l'industrie du textile suivi des hautes technologies. A Shenzhen comme à Hong Kong, aucune projection n'est possible à l'horizon de 2050.

Et pourtant, le spectre du passé oblige les autorités à ralentir la course en avant et respecter un droit légué par les anglais, donné aux primo-arrivants ainsi qu'aux réfugiés chinois de la révolution culturelle; le pouvoir de s'opposer à toute expropriation de leur maison. Les gouvernements successifs, de peur d'affronter un soulèvement, veillent officiellement à soutenir ce droit, laissant aux promoteurs le soin de trouver la faille qui permettra de raser ces "squatter houses", selon la dénomination de ces derniers. Ces maisons, faites de taules, agrégées d'étages clandestins semblent détruites et abandonnées du fait de conditions climatiques difficiles qui accélèrent le vieillissement. Elles jouxtent les décharges, les usines de traitement d'eau, les zones de stockage transformées en cimetières de contenaires, les anciennes mines à ciel ouvert.

Alors la ville s'étend par les airs. Inlassablement, elle se construit puis se détruit pour mieux se reconstruire, plus haut et plus petit. Les 7 155 000 habitants se tassent et battent les records de densité, jusqu'à 200000 habitant au km2 dans le quartier de Mong Kok pour une moyenne de 60 000 hab/km2 contre 5560 à Londres ou 58530 à New York City. Certains appartements sont illégalement sousdivisés en minuscules "cabines" sans fenêtres ni cloisons. Les habitants préfèrent gagner du temps dans les transports quitte à sacrifier son espace vital, son intimité même si leur capacité à prendre sur eux n'est pas extensible et finira par laisser apparaître de nouveaux comportements dans les…nouveaux territoires.

Plus de la moitié des hongkongais peuplent maintenant Les Nouveaux Territoires, province septentrionale de Hong Kong qui borde la Chine continentale. Beaucoup ont dû quitter l'île et Kowloon pour venir habiter dans des villes comme Tin Shui Wai, ville nouvelle et dortoir de 270 000 âmes. 70% des logements sont sociaux. Dépourvue d'emploi, la ville n'a vocation que de loger, souvent dans des tours de 40 étages qui ne répondent ni aux réglementations urbaines actuelles ni aux besoins élémentaires des bénéficiaires. Le transport pour chercher du travail ailleurs étant trop cher, les taux de chômage et de suicide sont alarmants.

La spéculation immobilière qui fait de Hong Kong le territoire le plus cher de la planète alimente la politique effrénée de construction de logement entamée dans les années 80. Pour se faire, les urbanistes doivent faire preuve d'ingéniosité. Après avoir décimé les surfaces agricoles, 45% des nouvelles constructions se font sur la mer, sous forme de polder. La lutte nature/culture n'a pas dit son dernier mot, tant le désastre écologique est grand. Dans cette même logique de colonisation de l'espace, on reconvertit sans transition en logements, les sites d'usage impure de la ville placés à leur tour dans des "cavernes" sous les zones "vertes".

News Territories est une série qui chemine de l'île même de Hong Kong jusqu'à ses nouveaux territoires. C'est le parcours du fruit de ces (dé)constructions qui est ici présenté. Une réflexion sur le vide et le plein, sur l'isolement dans le champ face à la foule du hors champ. C'est la victoire du Yin sur le Yang dans laquelle la dualité a soumi la complémentarité.

Antoine VINCENS de TAPOL