C'est ici que le canal sépare la ville en deux. Il ne s'agit pourtant pas d’une douve qu'il faudrait traverser à la nage. Ni d'une étendue d'eau que l'on qualifierait d’impressionnante. Aucune trace d'un crocodile prêt à surgir pour se rassasier de vos orteils. Ce sont plutôt des canards qui voguent sur une eau étonnement calme et de temps en temps, un vieux matelas qui dérive vers des jours meilleurs. Des ponts, des passerelles et des routes permettent de passer d'un côté et de l'autre en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire et pourtant, dans l'esprit de nombreux habitants de la ville, se trouve là une frontière imaginaire. De part et d'autre, chacun possède son mélange de vérités, clichés et d'affabulations sur ce qui se passe "de l'autre côté du canal". D'un côté, c'est la multiculturalité, la pauvreté et l'insécurité. De l'autre, c'est le territoire des jeunes créatifs, les magasins branchés, hors de prix et le noyau d'une gentrification qui, elle, ne se pose pas la question des frontières. Sur un des ponts qui relie les deux univers, un artiste avait installé un Checkpoint Charlie. Le côté "multiculturel" y devenait le territoire soviétique et le côté "branché", le territoire américain. Dès le premier soir, le Checkpoint Charlie avait échappé de peu à un incendie volontaire. Peu de temps après, le drapeau soviétique était dérobé par un cycliste et l'américain coulait au fond de l'eau. Les fleuves ont pourtant fait des peuples avant de les séparer, l’écart entre les rives était bien dérisoire face à l’immense richesse d’une eau dont le mouvement vital se déversait sans injustice de part et d’autre des sillons que les temps ont tracé. Aujourd'hui, le ciel se couvre. Il va pleuvoir. Des deux côtés. Et ce soir, il y aura encore un peu plus d'eau dans le canal.