Quand le vivre-ensemble de la ville moderne
se heurte aux conflits urbains


La ville comprend, par son essence-même, des espaces aux visages multiples où fleurit le pluralisme. Le caractère compact de la ville amène à la formation de collectivités et à la création du vivre-ensemble urbain. Mais qu’en est-il des espaces contestés ? Le vivre ensemble est-il possible dans une ville divisée ? Qu’est-ce qu’une ville divisée ? Les villes ne sont-elles pas toutes en proies à maintes divisions à différents niveaux de la société ?

Toute société contient diverses formes de divisions sociétales, économiques et autres. Mais il existe aussi des sociétés ethniquement divisées, c’est-à-dire des villes où plusieurs groupes ethniques résident côte à côte, souvent bien malgré eux. Dans le cas précis de cet essai, le terme de « villes divisées » fait référence aux villes qui sont devenues des lieux de contestation et de lutte pour le pouvoir et la domination entre plusieurs groupes ethniques autochtones (ou du moins installés sur le territoire depuis nombre de générations). Il est à préciser que cet essai ne se rapporte pas aux tensions entre communautés nationales et celles issues de l’immigration.

Il est important de souligner que toutes les villes qui contiennent plusieurs groupes ethniques ne sont pas vouées à devenir divisées. La division se développe à la suite de conflits politiques qui peuvent prendre une forme violente. Le terme « groupe ethnique » dans le cas présent englobe divers groupes culturellement différents, y compris les groupes religieux ou linguistiques. Un certain nombre de villes ethniquement divisées ont ainsi été identifiées, de Nicosie à Belfast, en passant par Bruxelles, Mostar, Johannesburg, Beyrouth et Jérusalem. Ces villes sont manifestement très différentes les unes des autres, et se trouvent à différents niveaux de conflits internes. Il est indéniable que la situation à Jérusalem, en partie sous occupation militaire, est très différente de celle de Bruxelles, où le conflit linguistique et communautaire se poursuit en l’absence totale de violence physique.

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L’aspect le plus saisissant d’un certain nombre de villes divisées est sans doute la séparation physique de leurs habitants. C’est le cas de Belfast, où des murs de près de neuf mètres de haut séparent certains quartiers Catholiques et Protestants. C’est aussi le cas de Jérusalem, où la « barrière de sécurité » ou « mur de séparation », divise certains quartiers de Jérusalem Est, et sépare ainsi Palestiniens et Israéliens (et Palestiniens de Jérusalem et de Cisjordanie).

Pour mieux illustrer l’impact de telles séparations physiques dans un contexte urbain, le cas particulier des « peacelines » ou « murs de la paix » de Belfast est particulièrement parlant et ne peut se comprendre sans un retour sur l’histoire du conflit nord-irlandais.

Les « Troubles » en Irlande du Nord se déroulent des années 1960 jusqu’à l’Accord du Vendredi Saint (ou de Belfast) le 10 Avril 1998. Ce conflit sanglant qui fait plus de 4000 victimes (pour une population d’à peu près 1.5 million d’habitants, et dont la violence se concentre principalement à Belfast avec une population de moins de 300 000 habitants), a durablement et profondément traumatisé la société nord-irlandaise.

Les causes du conflit en Ulster se cristallisent autour d’une lutte pour le contrôle du territoire nord-irlandais ainsi que son devenir. Les Catholiques (républicains et nationalistes), issus des populations indigènes irlandaises, réclament l’unification du nord avec le reste de la République Irlandaise. Contre eux se dressent les Protestants (unionistes et loyalistes), issus de populations anglaises et écossaises venues coloniser l’Irlande au XVIIe siècle, qui revendiquent leur attachement à la couronne Britannique et la séparation de l’ile d’Irlande. Les premiers s’identifient en tant qu’Irlandais, et souhaitent ainsi faire partie intégrante de la République Irlandaise ; alors que les seconds s’identifient en tant que Britanniques, ne souhaitent en aucun cas s’assimiler avec le reste de l’île et désirent demeurer une nation appartenant au Royaume Uni.

Les années de violences ont vu se perpétrer des attentats à la voiture piégée, des émeutes, des opérations de l’armée britannique souvent létales, des meurtres sectaires, de véritables batailles entre groupes paramilitaires, et ainsi de suite. L’écart entre les communautés Catholiques et Protestantes s’est ainsi creusé au fil de ces années noires, menant à la situation actuelle : une séparation des Catholiques et Protestants dans leurs quartiers, ainsi que dans les écoles et sur les lieux de travail. En somme, une partie importante de la vie sociale des nord-Irlandais se déroule à distance de l’autre communauté. En d’autres termes, bien que la situation actuelle à Belfast soit relativement pacifique, une grande partie de ses habitants vivent dans un contexte de «ségrégation volontaire».

Les « Peacelines »

Une des stratégies du gouvernement britannique pendant et même après le conflit s’est focalisé sur la gestion des relations intercommunautaires, prenant souvent la forme de séparations physiques entre quartiers appartenant à l’une ou l’autre communauté. Les premiers murs furent construits en 1969, au tout début du conflit, dans le but d’empêcher les communautés Catholiques et Protestantes vivant côte à côte de prendre part à des affrontements sectaires violents, principalement à l’ouest de Belfast.

Tout au long de ces quarante années de conflit, murs et barrières se sont multipliés à Belfast, et dans une moindre mesure dans d’autres villes en Irlande du Nord. Il convient néanmoins de mentionner que leur nombre a plus que doublé depuis la signature de l’Accord du Vendredi Saint en 1998. Etant donné qu’il n’existe pas de chiffre officiel, le nombre de murs séparant certains quartiers à travers l’Irlande du Nord varie entre quarante-huit et quatre-vingt-dix-neuf. Ces murs et barrières, souvent recouverts de fil barbelé et faisant entre trois et neuf mètre de haut, sont constitués de divers matériaux, tels que béton, briques, grillages, panneaux métalliques, et palissades en acier.

Ces murs baptisés « peacelines » ou « peace walls », c’est-à-dire « lignes de paix » ou « murs de la paix », créés pour maintenir la paix entre les communautés Catholiques et Protestantes, ne font paradoxalement qu’accentuer la division sectaire et sont un obstacle à tout effort de dialogue et de réconciliation intercommunautaire. Les « murs de la paix » participent-ils vraiment à la pacification des communautés rivales ? Rien n’est moins sûr.

En outre, les murs délimitent et séparent les quartiers Catholiques et Protestants les plus défavorisés. Force est de constater que depuis la fin officielle du conflit il y a plus de quinze ans, les avantages et effets positifs de l’accord de paix n’ont pas encore atteint les franges les plus précaires et défavorisées de la société. Les quartiers les plus favorisés, au centre-ville et au sud de Belfast se sont développés depuis la paix, et sont majoritairement « mixtes ». Certains quartiers au nord, ouest et est de la ville sont beaucoup moins développés, menant à une « ghettoïsation » des populations, où se mêlent pauvreté, chômage, délinquance, criminalité, ainsi que les taux les plus élevés de dépression et de suicide dans le pays.

Bien que le niveau de violence intercommunautaire ait considérablement diminué depuis 1998, les murs sont toujours présents. Ces séparations physiques ont été tellement bien assimilées qu’elles sont devenues des entités à part entière de la société nord-irlandaise. Les populations vivant près des « murs de la paix » se sentent en sécurité, et ne veulent en aucun cas les voir disparaitre. Du point de vue de ces habitants, il semble en effet assez rationnel de s’imaginer que les murs existent pour une raison, et qu’il vaudrait ainsi mieux les garder au lieu de s’en débarrasser.

Il est par conséquent évident que l’effet des « murs de la paix » n’est pas aussi salutaire que leur appellation le sous-entend. Le vivre-ensemble, indispensable à la survie de toute société ou ville saine, ne peut s’appliquer dans de telles circonstances d’ « apartheid volontaire ». Seuls les rares « espaces partagés » du centre-ville, tels les centres commerciaux ou les petites places constituent des lieux d’échange et de mixité ethnique et sociale. Belfast est une ville fracturée, divisée, et traumatisée, qui peine à se remettre de ses années de souffrance, même quinze ans après le cessez-le-feu.

D’un point de vue politique, le principal discours autour des murs se limite à reconnaitre leur aspect visuellement négatif, tout en soulignant leur efficacité à réduire la violence sectaire puisqu’ils contribuent au maintien d’une certaine coexistence pacifique entre les communautés. Cette tendance à favoriser la sécurité au détriment d’efforts envers la paix et la réconciliation est un atavisme de l’époque des « Troubles ». Non seulement les murs de Belfast sont acceptés par les partis politiques et la population locale, mais la grande majorité de ces séparations physiques sont construites avec des fonds publics. L’institutionnalisation de la division de la ville démontre encore une fois l’adoption d’une ségrégation de la population comme politique urbaine acceptable et désirable. Le terme « apartheid volontaire » illustre dans le contexte particulier de Belfast un consensus parmi les différents partis politiques et preneurs de décisions sur la gestion du conflit intercommunautaire par la ségrégation de la population. Les politiques de la ville, dans leur tentative désespérée de contenir les tensions sectaires, ont encouragé la construction de ces « murs de la paix ». Cette situation a conduit à la normalisation et l’assimilation de cette séparation physique entre communautés Protestantes et Catholiques au plus profond du tissu social nord-irlandais.

L’impact des « murs de la paix » sur la population de la ville peut être jugé néfaste puisque la séparation empêche toute forme saine de vivre-ensemble. L’évitement des espaces appartenant à l’autre communauté est intériorisé, et la division au sein de la ville devient une partie intégrante de la vie quotidienne. Cette division a créé l’établissement de territoires homogènes et fixes, où la territorialisation est perçue comme un jeu à somme nulle ; c’est-à-dire que l’acquisition d’une communauté est systématiquement comprise comme entrainant une perte pour l’autre communauté. La ville ne peut s’agrandir au fil des changements démographiques sans créer des situations de tension extrême et des conflits politiques majeurs. Belfast vit constamment dans la peur de retomber dans un cycle de violence sectaire. Les villes divisées, tels que Belfast, limitent sévèrement toute opportunité d’interaction entre les différentes communautés qui y résident. Les habitants appartenant à l’une ou l’autre communauté ne se croisent plus au quotidien, et cette situation permet l’amplification et la multiplication de stéréotypes et de préjugés à l’égard de « l’autre » vivant de l’autre côté du mur. En somme, Belfast vit, malgré elle, dans le passé. C’est un problème partagé par de nombreuses villes ethniquement divisées qui ont vécu des années de conflit intercommunautaire.

Ainsi, les « murs de la paix », bien qu’efficaces contre la violence sectaire, sont néanmoins des obstacles à l’amélioration des relations intercommunautaires et aux efforts de réconciliation indispensables pour une paix durable en Irlande du Nord. En d’autres termes, les murs permettent la gestion du conflit entre Catholiques et Protestants, mais pas sa résolution. En effet, certaines théories des conflits soulignent que le manque de communication, d’information et de confiance entre deux communautés vivant sur un même territoire sont des facteurs importants dans le déclenchement de guerres civiles. La continuation et l’approfondissement de la séparation des communautés avec la construction des murs ne semble ainsi que provoquer la continuation du conflit.

De plus, la présence de séparations physiques modifie et transforme le comportement social au sein des villes divisées et provoque des sentiments de méfiance, de peur et même de haine envers l’autre communauté. Malheureusement, ces divisions visibles et physiques reflètent souvent des barrières dans les mentalités des habitants des villes divisées. La construction des murs et barrières rend ces divisions immuables alors qu’elles devraient exister de façon plus flexible au sein du tissu social et urbain.

Néanmoins, les séparations physiques des murs de Belfast ne sont que la partie visible d’un phénomène beaucoup plus large, la division n’étant pas seulement présente dans certains quartiers défavorisés, mais aussi à tous les niveaux de la société.

Les murs et barrières représentent les situations les plus extrêmes, où les divisions et tensions préexistantes risquent ou risquaient de déborder en conflit civil violent. Ceci n’est pas le cas de toutes les villes divisées.

Chaque ville est différente, et il n’existe pas un modèle unique de « ville divisée » s’appliquant universellement à toute cité. Mais ces villes ont en commun de contenir différents groupes qui se limitent à coexister, plutôt qu’à coopérer. Ces difficultés se traduisent souvent par une séparation au quotidien, que ce soit au niveau des écoles ou sur les lieux de travail ; mais aussi au niveau politique avec la création de partis représentant les intérêts spécifiques de l’une ou l’autre communauté.

Le Cas de Bruxelles

C’est le cas de Bruxelles, capitale de la Belgique et lieu d’un conflit linguistique et communautaire entre Flamands et Francophones depuis des décennies. Comparée à Belfast ou Jérusalem, Bruxelles ne semble pas appartenir à la même catégorie de villes. Il n’existe aucune séparation physique entre les communautés linguistiques dans la ville, mais la division est bien présente : les écoles sont francophones ou néerlandophones (les écoles bilingues sont peu nombreuses), les instances culturelles et politiques sont dupliquées, et ainsi de suite. Le conflit entre partis flamands et francophones sur les « communes à facilités » autour de Bruxelles empêche l’agrandissement naturel de la ville au gré des changements démographiques.

Une fois de plus, cette situation peu enviable est le résultat de compromis entre les différents partis, et d’efforts pour contrer tout envenimement du conflit linguistique et communautaire au sein de la ville. Ces tentatives de gérer un conflit potentiellement explosif ont directement affecté le bon fonctionnement et l’essor de la ville. A partir de la détérioration des relations intercommunautaires des années 1960, Bruxelles est abandonnée à son sort, ce qui a mené à une urbanisation effrénée de la ville et à la démolition de nombreux bâtiments de l’époque art nouveau. Depuis l’établissement des principaux organes de l’Union Européenne, la capitale s’est vue transformée en ville prospère et culturellement riche. Bruxelles a néanmoins payé le prix fort du conflit entre Francophones et Flamands, et porte encore les séquelles de ce manque de dialogue et de compromis durable.

Le célèbre adage « les bonnes clôtures font les bons voisins » est particulièrement évocateur dans le contexte des villes divisées, et souligne la dualité de cette division. Dans un premier temps, la division est parvenue à contenir (plus au moins efficacement, dépendant de la ville en question) le conflit entre deux communautés distinctes qui risquait de prendre des proportions dramatiques. La division a ainsi un but précis : permettre une meilleure gestion des tensions intercommunautaires présentes dans la ville. Mais dans un deuxième temps, cette division devient un important obstacle au vivre-ensemble de la ville moderne, limitant sévèrement toute mixité et tout effort viable d’échange et de dialogue intercommunautaire. La division demeure ce qu’elle est ; elle divise et éloigne les communautés, qui ne se reconnaissent plus en tant que concitoyens et citadins appartenant à la même ville. Ces villes sont piégées dans un cercle vicieux qu’elles peinent à éviter.

La ville divisée comprend des territoires définis et fixes, appartenant à l’une ou l’autre communauté en conflit. Les rares espaces « neutres » ou « partagés » demeurent l’exception dans un lieu où chaque zone est explicitement ou implicitement délimitée. Le tissu et le paysage urbain, en internalisant ces divisions, deviennent profondément défigurés. Les différentes identités ethniques qui luttent pour s’accaparer la ville monopolisent la culture, les traditions, les langues et les religions pour en faire des entités indivisibles et strictement exclusives. Une identité commune de la ville, qui pourrait rassembler tous ses habitants, ne trouve pas sa place dans un tel contexte d’antagonisme et de suspicion généralisée. La ville demeure en conséquence intrinsèquement divisée, son passé constamment revisité et contesté, son âme brisée, et son futur indécis. Les atouts indispensables à l’épanouissement et au bon fonctionnement de la ville moderne, tels la diversité, le pluralisme, la mobilité et la fluidité, sont sévèrement limités dans ces villes divisées.

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Comment résoudre ce problème de division dans notre époque de plus en plus interconnectée et globalisée, et où les villes deviennent encore plus importantes en termes de pouvoir et d’influence au niveau international ? Il n’existe malheureusement pas de solution miracle. Il incombe néanmoins aux politiques de divers bords et partis, ainsi qu’à la société civile, de s’accorder à travailler ensemble pour le bien-être de la ville et de ses habitants, indépendamment de leur appartenance ethnique, religieuse, nationale ou linguistique. En l’absence de ces efforts, les démons du passé risquent de détruire tout espoir d’un futur plus inclusif et partagé, et de freiner l’essor d’un vivre-ensemble essentiel pour toute société démocratique au vingt-et-unième siècle.

Julia Murphy