Manifester, ça ne sert à rien

Le Collectif Manifestement organise chaque année une manifestation sur un thème ambigu ou dissensuel. Libre à chacun d’interpréter la manifestation comme une performance artistique, estampillée « art contemporain », et d’archiver sa participation dans son CV d’artiste. Le pouvoir désacralisant de la manifestation (aussi dénommé pouvoir de saine nuisance) en fait une œuvre de salut public, ce dont ne peuvent se targuer toutes les œuvres d’art contemporain. En revanche, considérer la manifestation comme une œuvre d’inspiration hyperréaliste, parce qu’« elle ressemblerait à s’y méprendre à une vraie manif », est un motif d’exclusion du Collectif. Celui-ci ne revisite pas la forme « manifestation » : il se l’approprie. Autant « la politique est l’art plastique de l’État » (Goebbels),autant l’art manifestique est la politique du Collectif. (Dixit l'article 5 de la charte du Collectif Manifestement)

Si tout est politique, rien n'est politique. Si la politique est l’art plastique de l'État, c'est un pauvre spectacle, et l'art engagé n'est qu'une farce, une pirouette, un entre-sort, une comédie. Au mieux ou au pire, une tragédie, partie intégrante du spectacle. Reclaim the streets (ndlr: Né en 1994 en Angleterre, ce mouvement est engagé dans une lutte contre la « privatisation de l'espace public » au profit des voitures et autres forces privées) devait être une ineptie : l'espace public est par définition public, il n'y aurait rien à réclamer. "Public" mais, partout, privatisé et contrôlé. Public, mais muni de bornes de paiement installées et gérées par des sociétés privées, d'abribus et d'espaces publicitaires itou, de mobilier urbain sponsorisé, de caméras de surveillance et de dispositifs chasse-pauvres. Interdiction de s'y rassembler entre amis, d'y improviser un concert ou une fête, sous peine de troubler son ordre; on y démolit les potagers et les campements de fortune; une promenade à vélo doit y être autorisée, encadrée, son itinéraire négocié.

Peut-on s'approprier l'espace public? Simultanément, il s'évanouit. L'appropriation, c'est le vol. Tout l'espace est alloué, chaque territoire a sa fonction, chacun chez soi et les moutons... Les terrains vagues sont la hantise de ses pouvoirs. Ces espaces provisoires attendent leur mall. En attendant, que le vague soit cloisonné! C'est plus net. Sinon, l'espace est un champ de bataille, une querelle territoriale de chacun contre tous. Les street artists pratiquent la fight, à l'instar des danseurs freestyle. Les tags et les grafs sont recouverts d'autres tags et d'autres grafs. Cela donne lieu parfois à de véritable guerres de gangs, pas si rangées que ça. Les grafeurs ont leur code (d'honneur ?), comme n'importe quelle mafia. C'est qu'en dehors de la loi et de ce qu'elle admet (plus grand chose), il n'y a plus que l'honneur. Il a le mérite d'une certaine dignité, à défaut de noblesse. Les street artists seraient les véritables contestataires de notre monde contemporain, ses véritables activistes. De dangereux délinquants. Le street art d'un Banksy est contestataire, comme celui d'un Bonom. Tous deux sont recherchés, poursuivis, parfois condamnés. Et tous deux sont admis dans les galeries d'art contemporain et jusque dans les grandes expositions publiques. A quel moment tout cela procède-t-il du spectacle communément admis, du spectacle admissible?

La télévision, la rue Neuve, tout le commerce, une grève en front commun d'un jour, une manifestation de la gare du Nord à la gare du Midi, un marché bio place du Châtelain, un meeting électoral, un discours de premier mai à Jodoigne ou à la place Rouppe, un journal télévisé, tout cela procède du spectacle ordinaire. Moyen et fin du capitalisme marchand, il fait de l'opportunisme une vertu cardinale, "la crise est une chance", et il a la faculté de récupérer absolument tout, ce qui le rend à la fois redoutable et légitime.
Ce spectacle navrant, dénué d'émotion, de sentiment et d'intelligence, se déroule nuit et jour dans ces territoires balisés et contrôlés, tout dévolus à la bonne marche du commerce et de ses flux, et rien ne saurait l'arrêter. Ce spectacle n'a plus besoin de metteur en scène, chacun y est à la fois acteur et metteur en scène, tout occupé à bien tenir son rôle et à participer à sa réussite éclatante, chacun selon son "identité" (sujet fréquemment questionné par le Collectif), bobo ou facho. Le mot d'ordre de McLuhan a été respecté à la lettre et, sur les réseaux sociaux, nous sommes tous devenus "the media", une partie du spectacle. Ce spectacle où tout le monde, acteurs et spectateurs, s'émeut à peine de sa propre émotion, s'indigne vertueusement sans effet, se rassure de toute espèce d'absence de changement, que peut-on faire contre lui?

L'interrompre. 
Mais l'interruption elle-même fait désormais partie du spectacle, comme un groupe agglutiné autour d'un homme-statue dans un piétonnier commercial, comme un chahut de Femen sur un balcon devant Jeanne d'Arc. Le Collectif Manifestement lui-même s'en était rendu compte à ses dépens, quand l'interruption pornographique d'un spectacle vertueux de monsieur Onfray contre le divin marquis avait été saluée par les bravos du public et de l'orateur. Quand le Collectif est compris trop vite, et que s'accumulent les demandes d'interview et les adhésions spontanées, il soupçonne qu'il s'est trompé.

Le détourner.
Proposer un autre spectacle, un spectacle imprévu, à la place du spectacle ordinaire. Interrompre efficacement, c'est proposer cet autre spectacle, qui dépasse et submerge les organisateurs du spectacle bien rôdé, tel qu'il était prévu. Les manifestations du Collectif Manifestement procèdent de ce type d'interruption, comme une fresque d'onanisme devant les fenêtres d'un grand hôtel cinq étoiles (ndlr: Av. Louise, à Bruxelles, en face des fenêtres l'hôtel Wiltcher's, un graf monumental attribué à Bonom montre une femme jambes écartées, un doigt enfoncé dans le sexe), comme un écran publicitaire de Decaux ou ClearChannel fracassé aussitôt remplacé. Elles prennent le contre-pied d'une manifestation bien organisée, convoquée par une ONG reconnue ou un front commun syndical, au message clair, vague et fédérateur.

Les mots d'ordre de Manifestement sont toujours délibérément ambigus, sans clarté a priori. Ce qui a déjà été pensé ne donne plus à penser (on ne reconnait que ce qu'on connait déjà). Le collectif n'a pas de mot d'ordre. Il part toujours d'une idée communément admise, de celles qui se répandent et que répand le spectacle ordinaire, et se demande si le contraire ne serait pas aussi vrai, sinon bien plus vrai: Et si ce que nous dit le spectacle, et qu'il nous a habitué à tenir pour vrai, comme une "opinion communément admise", était le contraire exactement de la vérité? Ainsi a-t-il marché au cri de "Tous unis contre la démocratie!" à l'heure où 300.000 autres concitoyens marchaient quant à eux au cri de "Shame for Belgium! On veut un gouvernement!" Ainsi a-t-il rassemblé autour du slogan "Pour un partage de la violence!" quand toute violence non étatique était unanimement condamnée, "c'est mal", parce que Ghandi était bien gentil. Ou encore, contre l'intégration et son idéologie ("fatwa contre les intégristes de l'intégration!"), pour la reconnaissance, enfin!, des crimes belges au Congo (et si ce n'était pas le Congo qui avait dépendu de la Belgique, mais le contraire? Qui aurait pu demander l'indépendance à l'autre?). On pourrait multiplier les exemples par le nombre de manifestations que le Collectif a organisées (cf. www.manifestement.be).

Il arrive trop souvent qu'on neutralise le pouvoir subversif de cette inversion du spectacle, en le qualifiant de "surréaliste" ou, pire encore, de "belge". N'importe, s'il opère. Et si certains de nos thèmes passent aujourd'hui pour des évidences, ils avaient, chacun en son temps, suscité l'indignation des braves gens. Ca tombe bien: les membres du collectif ne sont pas indignés. Ils sont dégagistes. Pour le partage de la violence et contre la démocratie. Le Collectif Manifestement n'est pourtant pas interdit, et le parcours de ses manifestations fait toujours l'objet d'âpres négociations avec les forces de "l'ordre public", mais l'indignation qu'elles ont toujours suscité, vocalisée depuis les chœurs bien rodés du théâtre (au choix, côté jardin ou côté cours: "bobos!" ou "fachos!") valent tous les triomphes mérités du street art.

Xavier Lowenthal

du Collectif Manifestement