Claire Clouet

« Ce projet particulièrement compact (cos1 de 5,1 !) accueille plusieurs programmes transformant l’édifice en une véritable petite machine à habiter. Cette densité, assumée par une organisation extrêmement rationnelle des plans (distribution et aménagement des studios) est dotée de deux respirations, agissant autant au niveau urbain que d’un point de vue des usages. […] Dans cette perspective, nous favorisons l’usage des espaces collectifs (notamment les escaliers) qui sont envisagés comme des lieux de partage agréables et lumineux. ».


Que se passe-t-il ? Une agence d'architecture fait la promotion de sa nouvelle construction, aux portes de Paris. Les mots qu'elle utilise en disent « long » sur la nature du projet : compact, dense, divisé en espaces individuels auxquels viennent s'ajouter des espaces collectifs, le tout pensé comme un ensemble de programmes permettant des usages2 déterminés. C'est une machine3 habitable. Pas une ombre sur les plans millimétrés, son fonctionnement est calculé. Mais dans quel but ? Seulement celui de gagner de la place ? A la Porte des Lilas, empilés les uns sur les autres dans le même bâtiment, on trouve aujourd'hui une crèche, un Foyer de Jeunes Travailleurs et un Foyer de Travailleurs Migrants.

Pour exprimer cette entreprise de contention, les mots aussi s'aménagent, se recourbent sur eux-mêmes et luttent contre l'étendue, c'est-à-dire contre ce qui prend (de la ) place, se développe, s'amplifie. Au-delà de la seconde occurrence, pour ne pas s'emmêler les pinceaux entre des noms laborieux, les gens de raison parlent de « FJT » et de « FTM». Ces noms d'habitats dits sociaux ne se réfèrent pas aux caractéristiques de l'édifice, ni aux conditions financières de l'hébergement, comme c'est le cas pour l'Habitat à Loyer Modéré, mais aux caractéristiques des populations qui sont censées y habiter : « jeunes », « travailleurs », « migrants ». Le lieu de vie en vient à déterminer l'identité de ses résidents. Les habitants, qui n'ont pas le souci de l'administration à un niveau macroscopique, parlent simplement de «foyers». Mais sont-ils pour autant dans leur foyer ?

Le projet parle aussi de « respirations » qui viennent fissurer l'édifice, comme deux petits trous rouges au côté droit d'un habitat sous perfusion. L'une est une faille verticale qui fait entrer la lumière naturelle, l'autre est un étage dédié à la restauration et aux loisirs. Tout confinement a effectivement besoin d'un conduit d'aération pour éviter l'explosion ou l'asphyxie. Dans le projet de la Porte des Lilas, la rationalisation de l'espace laisse une petite place au rêve. Quelques interstices, tels que les escaliers, se permettent des largesses. Quant au mot « usage », c'est un euphémisme pour parler des multiples manières dont se déploient les vies à l'intérieur d'un bâtiment. Et la difficulté, avec les «usages», c'est qu'ils ne coïncident jamais parfaitement avec leurs prédictions. Plus l'obsession de faire habiter est forte, plus on peut s'attendre à ce qu'ils se rebellent. Pour grossir le trait, si la Porte des Lilas est maintenant sertie d'un habitat social fonctionnel, dont certains studios bienheureux ont vue sur le complexe de cinémas « Les Étoiles », on peut se demander si les habitants regardent effectivement par la fenêtre. C'est une forme de lutte qui naît là, une lutte des habitants pour réinterpréter, dans le peu de place qu'on leur a laissé, la manière dont ils veulent exister.

Les foyers dits de travailleurs migrants ont été créés pour accueillir les « travailleurs » d'Afrique du Nord et de l'Ouest à partir des années 1960, après que les chambres, taudis et autres couveuses de tuberculose qu'ils habitaient jusqu'alors aient été décrétés insalubres. A l'époque, rares sont les constructions ex-nihilo ; les premiers foyers sont la plupart du temps des locaux industriels réaménagés. Ce sont des bâtiments qui, pour la plupart, peuvent réunir des centaines de personnes, en chambres collectives. En zone urbaine dense, comme en région parisienne, ils sont souvent surpeuplés. Ou plutôt, peuplés aussi par ceux que les bailleurs appellent les « surnuméraires », c'est-à-dire les résidents non déclarés. Par rapport à l'étendue qui a été généreusement accordée aux migrants, ils sont excédentaires. Le système d'accueil ne les avait pas prévus.

Une fois ces prêts-à-vivre construits, chez qui sommes-nous ? Chez «eux » ? Chez «nous » ? Chez soi ? Dans le cas des foyers, les formes architecturales imposent très fortement les «usages» (soit, par exemple, une chambre individuelle aménagée de telle manière à la rendre vivable pour une personne mais difficile d'accès à une éventuelle deuxième, même de visite). Les droits des habitants sont réduits au strict minimum : ils sont cantonnés à payer des redevances, comme à l'hôtel. Certains font ce drôle de séjour depuis plus de trente ans. Peut-on dire du fait de leur ancienneté que le « foyer de... » est devenu leur foyer ? « Foyer », quel drôle de nom pour un logement où les habitants semblent être condamnés à être éternellement de passage.

Parmi les « travailleurs » « migrants », il y a des retraités. Ils ont été rejoints par leur fils, leur neveu, leurs frères, leur(s) femme(s), leurs voisins de villages et de villes. D'autres vont et viennent entre plusieurs foyers, entre un foyer et une chambre d'hôtel, entre un foyer et un appartement, logés par un membre de leur famille. Certains n'y dorment plus mais reviennent pour y manger ou pour palabrer. Les foyers, pensés pour être des habitats temporaires, sont devenus par la force des choses (et la faiblesse d'autres) des habitats permanents, noyaux d'une vie sociale intense, centre d'une communauté qui tente de retourner ce confinement à son avantage. Dans les années 1990, devant l'évidence de devoir transformer les foyers en des bâtiments durables, l’État (j'entends par là aussi bien le gouvernement que la région, le département et la ville) a été décidé de prendre en charge la question de leur rénovation. Les changements furent aussi lexicaux : les administrateurs de l'habitat social se rendirent compte que l'expression «foyers de travailleurs migrants» s'était érodée. Ils décidèrent de redorer leur image en les baptisant peu à peu « résidences sociales »4. Cette nouvelle appellation a néanmoins du mal à prendre : les gens ne s'y reconnaissent pas. Peut-être est-ce aussi parce que l'expression « travailleurs migrants », elle, n'a pas été rénovée.

Aujourd'hui, à l'entrée des bâtiments, une plaque rappelle le nom du bailleur et la nature du lieu, « résidence sociale » ou « foyer de travailleurs migrants ». Ainsi, c'est écrit, les foyers font partie du patrimoine français (à nul autre patrimoine européen pareil). Ce patrimoine est à la fois reconnu et négligé, comme si on lui reprochait de ne pas savoir grandir de manière autonome, de ne pas s'intégrer, alors qu'on le maintient de toutes ses forces dans la dépendance. Puisqu'on lui coupe continuellement les jambes, l'enfant vieillit sans grandir. Oui, la question des foyers semble vieille déjà, elle stagne. Ces gens-là, ils restent sur le seuil, avançant leur tête petit à petit à travers le trou de la serrure. La plaque dit : ici vivent des « travailleurs migrants », qui sont assurément « travailleurs » et « migrants ». Depuis soixante ans, le travailleur migrant migre et travaille pour envoyer de l'argent à ses enfants qui devraient rester au pays. Le travailleur migrant est un homme seul, isolé dans la ville, un homme qui se lève tôt et vit dans un FTM. Dans sa chambre ou son studio, il a le droit d'héberger deux fois trois mois par an deux personnes différentes, moyennant le paiement d'un forfait pour les charges supplémentaires que leur présence induit (eau, gaz). «Si mon enfant habite avec moi, vous nous demandez d'expulser mon enfant pour amener quelqu'un d'autre ?». Silence. Le travailleur migrant n'est pas tout à fait autonome, et ne dispose pas des mêmes droits qu'un locataire. Le gardien du foyer a une clé dont il peut faire usage pour entrer dans sa chambre. Il faut faire respecter le règlement.

Boubou, 30 ans, habite depuis 2010 dans le foyer de la rue de l'Argonne. Cette rue se trouve à droite depuis la longue avenue de Flandres, juste avant un pont qui matérialise la frontière entre la ville dense et les étendues vagues autour du périphérique de la Porte de la Villette, endroit parfait pour un Those men's land. Le foyer de l'Argonne fait partie de la nouvelle génération de foyers résidentialisés : immeuble de petite taille (cinq étages), chambres individuelles avec sanitaires, entrée avec sas (deux portes qui répondent à des badges), espace de boîtes aux lettres avec noms des titulaires écrits en grosses lettres d'imprimerie. La plupart des foyers rénovés disposent de ce système d'entrée avec badge pour vérifier l'identité de l'habitant, au nom de la sécurité générale : il ne faudrait pas que les foyers, habitats déjà « très sociaux », deviennent des lieux de squat, de débauche et de recel de cannabis. En théorie, l'entrée des personnes ne disposant pas de cette clé magnétique est impossible. Or, il suffit d'attendre quelques minutes pour que quelqu'un, entrant ou sortant, ouvre la porte. Les concepteurs n'imaginaient sans doute pas combien les foyers étaient des lieux mouvants, un mouvement qu'aucun poste de contrôle ne pourrait ralentir. Ou alors pensaient-ils que tenir la porte ne faisait pas partie des « usages » des « migrants » ? Boubou fait partie de ceux qui ont un badge. Du lundi au vendredi, il se lève à 5h48 et prends le métro à 6h26 à la station Corentin Cariou pour rejoindre son travail d' appariteur de repas à Nanterre. Le soir, alors que la plupart des citadins rentrent du bureau, il travaille en intérim à Montrouge, la semaine prochaine à La Motte-Piquet. La ville l'admet à certains horaires et à certains endroits, surtout s'il y va pour travailler.

Le 15 novembre 2014, lors d'une réunion clôturant la « Journée des Foyers du 19ème », le maire de l'arrondissement a suggéré aux habitants des foyers que la mairie leur livre des plats cuisinés individuels. Voilà une autre forme de programme dense et compact comme une purée décongelée : faire habiter se décline aussi en faire manger. Poliment mais fermement, les habitants ont décliné la proposition civique.

La ville, entre campagne de réhabilitation et injonctions hygiéniques, veut montrer qu'elle agit, sans trop savoir comment faire. Certains changements, censés améliorer la vie des habitants sans pourtant consulter leur avis, la conditionne plutôt, de même que l'on conditionne les aliments sous vide, conservés immobiles dans leur espace sans air. Bien heureusement, les habitants refusent d'épouser les recoins qu'on leur prépare, aussi fonctionnels soient-ils. Ces hommes n'ont pas attendu les foyers pour commencer à se déplacer, à habiter, à se nommer. Ils se qualifient eux-mêmes de « voyageurs », d' « aventuriers » ou de « migrateurs », à l'instar des oiseaux (les cieux, bien heureusement, restent encore relativement épargnés par les calculs de Coefficient d'Occupation des Sols). Les foyers, ces lieux qu'on essaie aujourd'hui de camoufler en harmonisant leurs façades à celles des immeubles du quartier, abritent des vies qui ne se laisseront pas avaler. Les hommes ne sont pas comme ces formes géométriques colorées que l'on donne aux enfants en bas-âge pour qu'ils les fassent correspondre à des orifices. Même allongés, endormis dans leur lit standard à côté de leur commode standard, ces hommes sont bien plus grands que n'importe quel studio avec vue sur « Les Étoiles ».

POST-SCRIPTUM pour quelques bailleurs:

L'AFTAM (Association pour l'Accueil et la Formation des Travailleurs Migrants) s'appelle aujourd'hui COALLIA, car c'est plus trognon.

La SONACOTRA, Société Nationale de Construction de Logements pour les Travailleurs, renaquit sous le pseudonyme d'ADOMA, en référence à domus, «foyer» ou « habitation » en latin ; l'étymologie étant dans ce cas le refuge des grands brûlés.

Carte des foyers de la Petite Couronne conçue par l'APUR (Atelier Parisien d'Urbanisme) en 2011.




1 Coefficient d'Occupation des Sols ; autre expression désenchantée de la langue fonctionnelle.

2 Le mot « usage » est un euphémisme à mon avis de mauvais goût pour parler de la manière dont se déploie la vie à l'intérieur du bâtiment. Souvent, les « usages » ne coïncident pas avec leurs prédictions. Plus la prétention à déterminer les usages, autrement dit l'obsession de « faire habiter » est forte, moins un projet est à l'écoute des mutations de la ville et de ses habitants.

3 « Objet fabriqué complexe capable de transformer une forme d'énergie en une autre et/ou d'utiliser cette transformation pour produire un effet donné, pour agir directement sur l'objet de travail afin de le modifier selon un but fixé. », définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Est-ce en ce sens qu'il faut comprendre l'entreprise ?

4 En France, les « foyers de travailleurs migrants » et les « foyers de jeunes travailleurs » sont peu à peu transformés en « résidences sociales », un terme générique qui désigne en réalité plusieurs types de logements sociaux correspondant à différentes catégories de publics définies par l'administration : hommes célibataires, mères seules, jeunes travailleurs, tous publics en difficulté etc. La ville de Paris compte aujourd'hui 114 « résidences sociales » et 31 « foyers de travailleurs migrants », contre 46 en 2011 selon le rapport de l'Atelier Parisien d'Urbanisme (certains foyers ont déjà été rebaptisés). A l'échelle nationale, il y a environ 700 foyers pour 110 000 places. En région parisienne, les « foyers de travailleurs migrants » accueillent majoritairement des « migrants » d'Afrique de l'Ouest (ils succèdent à ceux d'Afrique du Nord).